L’amant de Lady Chatterley

La sexualité dans un monde en bouleversement

1920, Tavershall, Angleterre. Constance de Chatterley vit à Wragby, demeure aristocratique anglaise, avec son époux Clifford, paralysé de la partie inférieure suite à une blessure de guerre. Il n’y a pas d’amour entre ces deux là. La vie à Wragby est morne et sans intérêt, du moins aux yeux de Constance qui aspire à un peu plus de passion. Ennuyée au plus haut point, Lady Chatterley se laisse dépérir, allant d’amants minables en rêve déçus.  Seul les promenades dans la forêt du domaine lui permettent d’échapper à cette triste existence. C’est dans cette forêt qu’elle fera la rencontre du garde chasse, et qu’elle découvrira la cabane où prendront vie leurs ébats. Mellors, le garde chasse, ancien militaire dans les colonies, est de premier abord froid et peu soucieux de ce que peut penser Lady Chatterley. Mais doucement, une relation profonde se crée entre ces deux personnages, les menant à vivre une passion et leur rappelant, à l’un comme à l’autre, le goût de la vie.

 ***

 Voici un roman profondément ancré dans son époque : l’après guerre, une sorte de blues général côtoyé par un bouleversement profond des styles de vie. L’amant de Lady Chatterley n’est pas uniquement le récit de la relation entre Mellors et Constance, D.H Lawrence (1885-1930) dépeint parfaitement l’atmosphère d’une petite ville d’Angleterre rongée par les cancans et dont la principale activité économique, les mines de charbon, décline de plus en plus face à l’avènement du règne des usines.

L’existence de Lady Chatterley n’a rien  des années folles et jazz que l’on trouve dans d’autres romans de l’époque :

« Quelle existence sans noblesse ! Et rien à espérer !Elle regrettait presque de ne pas être partie avec Mick (un amant, note de moi même) et de ne pas avoir fait de son existence une longue cocktail-party, une longue nuit de jazz »

Cet ennui est le fil conducteur d’une grosse partie du roman. Constance s’ennuie, Constance se balade, Constance aspire à une autre vie. Quand Constance se retrouve, sans trop comprendre comment, dans les bras du garde chasse, il lui est difficile de baisser sa garde et d’accepter la passion. Elle analyse froidement ce qu’elle vit, d’une telle façon qu’on en vient à penser qu’elle est beaucoup plus affectée par l’ennui qu’on ne pouvait le croire.

Enfermée dans un mariage avec un homme qu’elle ne respecte pas: 

« Mais comment pouvait-elle savoir  ce qu’elle ressentirait l’année prochaine ? Comment pouvait-on jamais savoir? Comment pouvait-on dire : oui! pour de longues années ? Ce petit oui, passé dans un souffle ! Pourquoi serait-on obligé, par ce petit mot, léger comme un papillon ? Il fallait bien que ce petit mot s’envolât et disparût, pour être suivi par d’autres oui et d’autres non ! »

Constance peine à comprendre ce qu’est l’amour, et un certain laps de temps aura lieu avant qu’elle n’ accepte pleinement sa passion avec le garde.

Au vu du titre du roman et connaissant le scandale qu’a provoqué sa sortie (publié en 1928, autorisé au Royaume Uni en 1960 après un long procès pour le respect des bonnes moeurs), je m’attendais à quelque chose de vraiment oulala. Que nenni ! Certes des scènes de sexe sont présentes dans le livre, et l’auteur n’utilise pas d’euphèmisme, ici un chat est un chat, provoquant l’ire des anglais dans les années 60. Mais pour notre époque, rien de bien choquant. Ici on parle de sexualité. De sexualité sans sensualité. Les rapports entre Constance et le garde sont assez froids au début. Constance peine à se laisser aller, et quand bien même elle y parvient, elle ne donne que son corps. C’est ce ré-apprentissage de l’amour physique que l’auteur met en scène. Au fil du roman, une complicité s’installe entre les amants et la sensualité apparaît enfin. Si les premières scènes de sexe sont décrites de manière très anatomique, les scènes d’amour de fin sont beaucoup plus axées sur le ressenti des personnages, et le lecteur accède à une véritable sensualité : celle où le corps accepte l’esprit et vice versa. On passe de Kraftwerk à Air en quelque sorte.

Là n’est pas le seul intérêt du livre. D.H Lawrence  parle également de  cette époque de transition que vit l’Angleterre rurale des années 20. Cette Angleterre traditionnelle, des mines de charbons, cette aristocratie et son architecture noble, tout cela disparaît progressivement au profit d’une Angleterre urbanisée:

« La nouvelle génération était tout à fait ignorante de la vieille Angleterre. Il y avait un arrêt dans la continuité de la conscience ; un arrêt presque américain : en réalité industriel. Que viendrait-il après ? »

 Les villes s’agrandissent, perdent leur charme et se remplissent d’hommes n’ayant comme seul intérêt l’argent. Peu importe la classe sociale, l’argent est l’unique raison d’être : avoir plus, mieux paraître.

On retrouve de nombreuses fois dans le roman des allusions à l’abrutisation de la masse, à l’oubli des valeurs simples :

 » Voilà le seul moyen de résoudre le problème industriel : enseigner au peuple à vivre, et à vivre en beauté, sans avoir besoin de dépenser de l’argent. Ils devraient apprendre à être nus et beaux, et à chanter en masse et à danser les anciennes danses de caractères »

C’est également  la fin des intellectuels, tournés en ridicule à travers le personnage de Clifford, écrivain n’aspirant qu’à la célébrité. Cette célébrité se transformera en besoin de popularité lorsque Clifford prendra conscience qu’il est maître du destin des mines de charbon de son domaine.  Même la figure de l’intelligence meurt pour l’argent.

Pour conclure : Je recommande ce livre. Il n’est pas passionnant, il n’est pas bouleversant. Mais il s’agit d’un ouvrage vraiment très intéressant, que ce soit sur la sexualité commune et féminine ou sur le changement d’époque. Bien que la trame principale soit l’histoire entre Constance et Mellors, je ne considère pas ce livre comme un roman d’amour.

Ecrit en 1928, publié en 1960

384 pages.

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2 réflexions sur “L’amant de Lady Chatterley

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