Courir – Jean Echenoz

La course d’un homme dans l’Histoire

On a dû insister pour qu’Emile se mette à courir. Mais quand il commence, il ne s’arrête plus. Il ne cesse plus d’accélérer. Voici l’homme qui va courir le plus vite sur la Terre.

***

Quel livre étrange.  Une lecture prenante, pas passionnante mais on ne peut s’empêcher de se laisser bercer au rythme de la prose d’Echenoz. Ça danse, ça rebondit alors que l’histoire elle même est d’une froideur incomparable : Émile ne demande pas grand chose dans la vie, il fait avec ce qu’on lui donne, tente de bien travailler, n’aime pas trop se plaindre et garde perpétuellement un sourire franc. Un jour son usine organise un marathon. Ça ne le tente pas trop, il n’est pas sportif, mais n’aime pas  dire non et n’a pas vraiment le choix, alors il s’exécute et prend soudainement  conscience que courir est une sorte d’automatisme chez lui. Il va même jusqu’à y prendre goût.

 En 1945, Émile effectue son service militaire et continue de courir comme un forcené en plus de son entraînement quotidien.  Très vite, la compétition sportive apparaît dans le paysage d’Émile. 5000 mètres, 10 000 mètres, Émile remporte tout et se forge une réputation nationale puis internationale, pulvérisant de nombreux records : le coureur devient un mythe, la fierté de son pays, gravit les échelons dans l’armée et est demandé dans toutes les courses.  Echenoz rajoute alors son nom de famille dans le récit : Émile Zatopek.

 Le choix de narration pour Courir m’a surpris. Le narrateur omniscient s’adresse au lecteur et  donne son avis « Je ne sais pas vous mais moi, tous ces exploits, ces records, ces victoires, ces trophées, on commencerait peut-être à en avoir un peu assez. Et cela tombe bien car voici qu’Emile va se mettre à perdre.  » p. 106.

Émile n’est pas  son personnage mais un personnage dont la vie nous est narrée ici. C’est la machine à courir qui est montrée, celle qui ne répond à aucun critère esthétique, qui doit toujours aller plus loin, battre de nouveau record au détriment de sa bonne santé.

Le lecteur est invité à suivre et à observer la vie d’Émile et non à s’y attacher ou s’y retrouver. Cela m’a semblé être en parfaite adéquation avec le cadre historique. Émile est un pantin, tant que le Parti est ravi de l’image qu’il renvoie du pays, Émile peut participer aux compétitions étrangères, lorsque le Parti ne le souhaite plus, Émile n’a plus de liberté de mouvement et même d’expression.

Un roman d’une très grand maîtrise, le lecteur assiste au récit tout comme Emile assiste à sa propre vie, de la gloire au déclin.J’y vois un vrai coup de maître,   un livre littéraire qui n’est pas là pour nous distraire mais pour nous raconter une histoire, une vie  particulière, sans fioritures. Le style est vif et simple et en repensant à ce roman quelques semaines après sa lecture j’ai cette impression de course. Cette lecture est une course.

Emile Zatopek (1922-2000)

Courir, Jean Echenoz
Éditions de Minuit, 2008
144 p.
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4 réflexions sur “Courir – Jean Echenoz

  1. Ça fait partie des bouquins dont le sujet ne m’intéresse absolument pas mais ton billet me donne par contre fort envie de découvrir le style de l’auteur! Merci 🙂

    • On m’a conseille de lire Ravel d’Echenoz mais la personne qui me l’a prêté ne l’avais pas sous la main du coup elle m’a passé celui là en me disant qu’il était moins bien. Donc si tu veux découvrir je crois que Ravel vaut vraiment le coup, je compte le lire d’ailleurs 🙂 Et tout comme toi le sujet ne m’intéressait pas du tout, je ne connaissais même pas ce sportif…

  2. Ca me fait penser à Zebda dans Y a pas d’arrangement :
    « On voulait pas bosser et pour qu’on nous retienne il eut fallu derrière nous Zatopek à la course ».
    J’ai entendu ce nom plus d’une fois dans la bouche de mes parents et ma grand-mère.
    Du coup ça attise ma curiosité. En plus j’ai plus d’une fois croisé le nom d’Echenoz mais je ne savais pas ce qu’il avait écrit.

    • Haha, je ne savais pas que Zebda le mentionnait ! Zatopek était visiblement très connu, du coup je me suis sentie un peu bête en faisant des recherches pour l’article et en m’apercevant qu’il s’agissait d’un personnage réel ! En tout cas je suis ravie que ta curiosité soit attisée ! 😉

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